Wednesday, 4 September 2013

Deux Fables Belges: Le Manager d'Êtres Humains (2013)

 From The Philosopher, Volume 101 No. 2 Autumn 2013
Deux Fables Belges

De l’ère de l’absurdité


Par Frank Adam

Un âne avec une seule oreille qui pratique l’art de l’écoute. Et une flopée de visiteurs tourmentés qui lui font des confidences. Oubliez Jean-Jacques Rousseau, abandonnez saint Augustin et essayez plutôt ces deux ‘contes de l’âne’ de l’auteur flamand Frank Adam, lui qui a insufflé une nouvelle vie au genre du conte philosophique. Publié à l’origine dans la presse, ensuite sous forme de livre (avec des illustrations de Klaas Verplancke) et même adapté pour la scène et la radio, l’âne-qui-écoute a pérégriné dans le désert et à travers le monde, les royaumes de l’érotisme et de l’amour, avant de se retrouver dans l’Absurdistan belge. 


Illustration by Klaas Verplancke
LE MANAGER D’ÊTRES HUMAINS D’OSTENDE

Si vous souhaitez aller vivre au pays des Belges . . . 

    - O.-K. Écoutez bien, tous! Je suis votre manager d’êtres humains ! gueula une voix dans la nuit d’encre qui régnait dans le conteneur. Et soudain, le violent faisceau d’une torche glissa sur les demandeurs d’asile hébétés pour s’immobiliser au bout d’un zigzag parfaitement arbitraire sur l’oreille de l’âne.

J’ai fait ce voyage incognito avec vous pour vous instruire juste avant l’arrivée sur votre pays de destination. Comme il ne reste plus de très grandes réserves d’oxygène dans cet espace passagers, je tenterai d’être bref afin d’économiser une quantité correspondante dudit oxygène.

Puis-je me permettre de poser une question sur les principales motivations qui vous ont fait prendre la route en direction du pays des Belges ?

Principales motivations

Après avoir été ballotté par les flots pendant une semaine et demie dans un conteneur sombre à l’atmosphère étouffante, l’âne avait l’impression que sous l’effet de la lueur brûlante de la torche, ses pores encrassés de poussière, de sueur et de graisse se mirent soudain à fuir tous ensemble comme des robinets défectueux.

À son grand soulagement, des réponses de quelques demandeurs d’asile accroupis plus loin dévièrent la source de cette violente lumière de son oreille.
- Mon père a été assassiné pour des raisons politiques.
- Ils ont brutalisé et violé ma mère.
- Je suis marié.
- J’ai subi des menaces psychologiques. Un fonctionnaire est venu me faire une offre frauduleuse au nom du Crime international organisé, mais comme mon incorruptibilité naturelle et mon serment plus que solennel de fonctionnaire m’ont fait refuser d’y accéder, j’ai fait l’objet d’une plainte contre ma personne de sorte que…

Malentendus

- O.-K., j’entends que vous avez tous préparé une fort belle histoire plus ou moins crédible. Il semblerait cependant qu’il circule ici quelques malentendus sur la Belgique et ses habitants, surtout sur la manière dont vous aurez à vous présenter là-bas.

Si vous avez entendu dire que les Belges sont bourrus, soupçonneux, dépressifs, suicidaires, inhospitaliers et paranoïaques, il faut admettre que dans la vie de tous les jours mais également en général, c’est à peine exagéré.

Je me permets malgré tout d’insister pour que vous alliez à leur rencontre sans préjugés et que vous tâchiez d’envisager la situation de leur point de vue.

Les Belges de leur côté…

Depuis les Romains et bien d’autres envahisseurs avant eux, leur histoire présente un long enchaînement à peine interrompu d’occupations, d’exploitation sociale et de génocide.

À l’époque actuelle, les Belges vivent sous le joug d’une dictature capitaliste.

Bien qu’il ait été officiellement assemblé en un puzzle inextricable de régions et de nombreuses subdivisions, l’État se trouve, en fait, presque réduit à l’inexistence.

Des hommes politiques jouent et déclament sur la scène nationale les pièces et les monologues de chefs locaux appelés ‘bourgmestres’, qui s’arrogent de plus en plus dans leurs cités ou ‘métropoles’ respectives les capitaux et le pouvoir par le biais d’une organisation clanique.

L’art et le journalisme se trouvent dégradés en activités artisanales de décorateurs et de copistes.
L’économie sert à bloquer le processus de production, les banques sabotent l’économie. Les éducateurs ont cessé d’éduquer et les organes publics de diffusion  diffusent des foutaises.

Les salariés se font larguer dans la fleur de l’âge avancé dans les oubliettes de la retraite où ils sont précocement rongés par la rouille de l’ennui.
Il faut en effet bien se mettre en tête que la Belgique est un État… en état de décomposition.

Sachant cependant que les crises successives qui la ravagent se répandent comme des taches d’huile sur toute la surface de notre planète, en d’autres termes que les gens partout au monde deviendront bientôt des Belges et que le monde entier sera un immense Absurdistan belge noyé dans le désespoir, je vous conseille vivement ce qui suit.

Si vous souhaitez aller vivre au pays des Belges . . .

Si vous souhaitez aller vivre au pays des Belges, n’adressez pas aux Belges une demande d’asile, mais évoquez plutôt l’aide et le développement que vous êtes en mesure de leur apporter.

Si vous souhaitez travailler au pays des Belges, ne parlez pas aux Belges de crise, mais évoquez plutôt les solutions que vous leur apportez ; les langues et l’oppression que vous avez appris des oppresseurs ; les privations qui ont trempé votre caractère; la sous-nutrition qui vous a protégé des cancers et de l’obésité ; les traditions primitives qui ont préservé vos familles de la déchéance ; la morale conjugale qui a dispensé vos femmes d’exposition charnelle ; votre multiple progéniture qui nourrira les personnes âgées belges ; la force de la jeunesse qui leur assurera de vieux jours.

Ne vous plaignez pas auprès des Belges en prétendant « Mon père a été assassiné », « Ma mère a été violée », « Ma vie a été menacée ».

Dites-leur qu’avec le savoir-faire acquis en matière d’injustice, vous souhaitez participer à la reconstruction de leur État de droit déréglé et corrompu.

Et s’ils vous posent finalement la question de savoir qui je suis, recommandez-moi au Belges comme le ‘manager d’êtres humains’. Car régler des vies et manager des gens, c’est ce que j’adore faire de tout cœur depuis toujours.

Le protocole de convenance

Donc, écoutez-moi attentivement : nous atteindrons dans quelques instants le quai d’un petit port de pêche belge.

Le bourgmestre est au courant de votre arrivée et a promis, moyennant une petite marque de respect financière, de vous recevoir avec une curiosité toute saine et le protocole de convenance.

Au vu de l’oxygène limité dans notre espace passagers, je vous propose d’éviter dès à présent les bavardages inutiles aussi bien que l’évacuation inopportune d’excréments.

Il est important de faire dès le tout premier abord une impression de santé, d’équilibre et de propreté.
On est tous d’accord ? Je peux compter sur vous ?

Lumière

La lumière qui aveugla les demandeurs d’asile au moment de la brusque ouverture des portes pouvait aussi bien venir du soleil que d’un projecteur. Et chacun des types bien baraqués et fort satisfaits d’eux-mêmes dans son bel uniforme pouvait être pris pour le bourgmestre. Et en même temps aucun d’eux.
L’âne s’apprêta parmi les derniers à quitter le conteneur.

Démangeaison

Lorsqu’une voix voulut savoir ‘Il est avec vous, celui-là ?’ et qu’il aperçut, accroupi dans un coin du conteneur évacué, un garçon d’une dizaine d’années, il ressentit une violente démangeaison dans son oreille manquante.

Quant à savoir si le père du gamin avait été assassiné ou sa mère déshonorée par la même occasion, ou encore si l’oncle du côté maternel avait été exécuté par une bande de truands du cru,  impossible de le lire sur ce petit visage sans expression.

Mais l’expérience de l’âne lui avait appris que le moignon derrière lequel le gosse essayait de cacher ses traits d’un brun presque noir n’avait pas été modelé par la main artistique de la nature, mais bel et bien taillé, sculpté et tranché comme au rasoir à l’aide d’une hache exotique, une machette ou un coupe-coupe.

La voix répéta ‘Il est avec vous, celui-là’, d’un air moins patient et moins gentil-enquêteur qu’avant, mais l’âne répondit de manière explicite et très décidée :

- Non, là, vous faites manifestement erreur.

Malentendu

Dehors sur le quai balayé par le vent tandis qu’il faisait un récit circonstancié pour expliquer à un douanier comment un malentendu l’avait fait atterrir dans ce conteneur mais aussi bien plus tard et plus loin dans le compartiment première classe du train qui l’emportait vers sa première vraie curiosité belge en feuilletant son guide touristique et savourant le plus raffiné et voluptueux chocolat belge il lutta de toutes ses forces spirituelles contre la machette que son imagination avait vue scintiller en un éclair de clairvoyance dans la main non coupée de cet autre enfant-soldat chez qui les doigts s’étaient contractés en un poing d’enfant-soldat mortellement précis ne ménageant rien ni personne.


Traducteur Michel PERQUY : kalamos@perquy.net    www.perquy.net

Frank Adam wrote the Belgian Fables while he was writer-in-residence at the European Writers' House Amsterdam in the Netherlands, the Ventspils International Writers' and Translators' House in Letvia, and the Villa Marguerite Yourcenar on the Mont Noir in France. His Belgian Fables, illustrated by Klaas Verplancke, are published in Dutch and French in Belgian and French media.  The book  will be published in autumn 2013 by Uitgeverij Vrijdag (Antwerp).

The translation into English  from the Dutch is by Vivien D. Glass.

Contact details: Frank Adam email <frank.adam@telenet.be>
His website is:  http://www.frankadam.be and the website of Klaas Verplancke, the illustrator, is: http://www.klaas.be 

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